On dit « le ver à soie file son cocon », mais l’expression est trompeuse. Le ver ne prend pas un fil déjà fait pour l’enrouler : il le crée de toutes pièces, en temps réel, à partir d’un liquide qu’il produit dans son propre corps. Comprendre comment le ver à soie fabrique la soie, c’est plonger dans une petite usine chimique miniature : des glandes qui sécrètent une protéine, une buse naturelle qui la met en forme, et un geste répété des dizaines de milliers de fois. Voyons, étape par étape, comment une chenille de Bombyx mori transforme des feuilles de mûrier en un fil de soie continu. Pour situer ce moment dans la vie de l’animal, notre dossier sur la biologie et le cycle de vie du ver à soie pose le décor.
Deux glandes qui fabriquent la soie
Tout part de deux organes spectaculaires : les glandes séricigènes (du latin sericum, la soie). Ce sont en réalité des glandes salivaires modifiées, transformées par l’évolution en véritables réacteurs à protéines. Chez une chenille adulte prête à filer, elles occupent une part énorme du corps : deux longs tubes repliés qui courent de chaque côté du tube digestif, sur presque toute la longueur de l’animal.
Chaque glande se divise en trois portions au rôle précis. La portion postérieure synthétise la fibroïne, la protéine qui formera le cœur du fil. La portion médiane stocke cette fibroïne et y ajoute la séricine, la gomme d’enrobage. Enfin, la portion antérieure, un canal étroit, conduit la soie vers la sortie. Les deux glandes, gauche et droite, se rejoignent près de la tête pour livrer leur contenu à un organe commun.
Une soie d’abord liquide : fibroïne et séricine
Voici le point le plus contre-intuitif : à l’intérieur du ver, la soie n’est pas un fil, c’est un gel. Dans la glande, la fibroïne est maintenue sous forme d’une solution visqueuse très concentrée, une sorte de sirop protéique translucide. Tant qu’elle reste dans son canal, à l’abri, elle ne durcit pas.
Cette soie liquide associe deux protéines complémentaires. La fibroïne est la fibre proprement dite : c’est elle qui donne au fil sa résistance et sa souplesse. Elle est enveloppée par la séricine, une protéine gommeuse et soluble dans l’eau qui joue le rôle de colle : elle soude les brins entre eux et fait tenir l’ensemble du cocon. Ce sont ces deux mêmes molécules que l’on retrouve, plus tard, lorsque le cocon est transformé en textile.
Un brin de soie grège est fait d’un cœur double de fibroïne (les deux filets venus des deux glandes, collés côte à côte) enrobé d’une gaine de séricine. Pour obtenir la soie brillante des tissus, l’industrie retire la séricine par décreusage ; il ne reste alors que la fibroïne. Dans le cocon vivant, au contraire, c’est la séricine qui assure la cohésion de l’abri.
La filière : là où la soie devient fil
Comment ce gel devient-il un fil solide ? Grâce à un organe minuscule mais essentiel : la filière (en anglais spinneret), une petite buse située sous la bouche de la chenille, sur sa lèvre inférieure. C’est par là, et non par la bouche ni par l’arrière, que sort la soie. Les deux canaux issus des glandes s’y réunissent : les deux filets de fibroïne fusionnent, encore enrobés de séricine, pour ne former qu’un seul brin.
Deux phénomènes transforment alors le liquide en fibre. D’abord l’étirement : en reculant la tête, le ver tire physiquement sur la soie qui sort, ce qui aligne les molécules de fibroïne dans le sens du fil et les organise en une structure ordonnée et résistante. Ensuite le contact avec l’air : en quittant l’humidité de la filière, la soie perd de l’eau et se solidifie presque instantanément. Le fil naît donc au moment exact où il sort — un peu comme une matière qui fige en s’étirant à l’air libre. Ce n’est pas la chaleur qui durcit la soie, mais bien ce couple étirement + séchage.

Tant qu’elle est dans la glande, la fibroïne reste liquide parce qu’elle est stockée dans des conditions précises (concentration, acidité, ions). C’est seulement au passage de la filière, sous l’effet de l’étirement et de la déshydratation, que ses molécules basculent vers une forme solide et stable. La transformation est déclenchée par la sortie elle-même : la soie durcit juste au bon endroit, jamais en amont.
Le mouvement en 8 : tisser le cocon
Le fil est prêt ; reste à le mettre en forme. Pour cela, la chenille balance sa tête selon un mouvement caractéristique en forme de « 8 » (ou de « S » enchaînés). Chaque petit arc dépose une boucle de soie ; en répétant le geste, le ver superpose des milliers de couches et bâtit peu à peu la coque ovale du cocon autour de lui, de l’extérieur vers l’intérieur.
Le chiffre donne le vertige : on estime à environ 300 000 le nombre de ces mouvements de tête, étalés sur 2 à 3 jours de travail quasi ininterrompu. Et surtout, l’ensemble du cocon est fait d’un seul et unique fil continu : la chenille ne fabrique pas des morceaux qu’elle assemblerait, mais une fibre ininterrompue qui, déroulée, peut approcher le kilomètre de long. C’est cette continuité qui rend le cocon si précieux pour l’industrie, puisqu’on peut le dévider presque d’une traite.
Un seul fil, une seule chenille, deux ou trois jours de patience : la soie n’est pas tissée par une machine, elle est sécrétée goutte à goutte par un animal qui se construit sa propre cachette.
| Étape | Ce qui se passe | Où |
|---|---|---|
| 1. Synthèse | La fibroïne est produite, puis enrobée de séricine | Portions postérieure et médiane des glandes séricigènes |
| 2. Soie liquide | La soie est stockée sous forme d’un gel protéique concentré | Glande séricigène (canal) |
| 3. Fusion | Les deux filets de fibroïne se rejoignent en un seul brin | Filière, sous la bouche |
| 4. Solidification | Étirement + contact de l’air : le liquide devient fil | À la sortie de la filière |
| 5. Tissage | Mouvements de tête en « 8 », ~300 000 fois, 2-3 jours | Autour de la chenille (le cocon) |
Une fois le cocon terminé, la chenille se transforme à l’abri en chrysalide, une étape que l’on suit en détail dans notre article sur la chenille, ses stades et la chrysalide. Le fil, lui, restera enroulé jusqu’à ce qu’on le récolte — ou que le papillon, en sortant, le perce.
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1. Sous quelle forme la soie se trouve-t-elle à l’intérieur du ver à soie ?
Exact : dans les glandes séricigènes, la soie est un gel de fibroïne liquide. Elle ne devient un fil qu’en sortant.Non : la soie est d’abord liquide dans les glandes. Elle ne se solidifie qu’au passage de la filière, en sortant.
2. Par où sort la soie du ver à soie ?
Oui : la soie sort par la filière (spinneret), un orifice sur la lèvre inférieure, sous la bouche.Non : ce n’est ni la bouche ni l’arrière. La soie sort par la filière, sous la bouche de la chenille.
3. Combien de fils compose un cocon de ver à soie ?
Exact : le cocon est fait d’un unique fil continu qui peut approcher le kilomètre, d’où sa valeur pour le dévidage.Non : c’est un seul fil ininterrompu. Les deux filets des glandes fusionnent en un brin unique dès la filière.
En résumé
Le ver à soie fabrique la soie avec une élégance de chimiste. Deux longues glandes séricigènes, dérivées de glandes salivaires, produisent une soie liquide faite de fibroïne (la fibre) enrobée de séricine (la colle). Ce gel est poussé vers la filière, sous la bouche, où les deux filets se rejoignent, s’étirent et se solidifient au contact de l’air pour devenir un fil résistant. En balançant la tête en « 8 » quelque 300 000 fois sur deux à trois jours, la chenille dépose un unique fil continu, long de près d’un kilomètre, qui l’enferme dans son cocon. De la feuille de mûrier au filament de soie, tout se joue dans le corps d’une petite chenille — bien avant que l’homme ne s’en mêle pour en faire du tissu.
Questions fréquentes
Comment le ver à soie fabrique-t-il la soie ?
Il la sécrète. Deux glandes séricigènes produisent une soie liquide, faite d’une protéine centrale (la fibroïne) enrobée d’une gomme (la séricine). Ce gel est expulsé par la filière, un petit orifice sous la bouche. En sortant, la soie est étirée par les mouvements de la tête et se solidifie au contact de l’air, formant un fil que la chenille dépose autour d’elle pour bâtir son cocon.
Par quel organe sort la soie du ver à soie ?
Par la filière (ou spinneret), une buse minuscule située sur la lèvre inférieure, juste sous la bouche de la chenille. Ce n’est donc ni par la bouche à proprement parler, ni par l’arrière du corps. Les canaux des deux glandes séricigènes se rejoignent au niveau de la filière, où les deux filets de fibroïne fusionnent en un seul brin.
Pourquoi la soie durcit-elle en sortant du ver ?
À l’intérieur des glandes, la fibroïne est maintenue liquide grâce à des conditions précises (concentration, acidité). Au passage de la filière, deux effets la transforment : l’étirement, qui aligne et ordonne ses molécules, et le contact avec l’air, qui la déshydrate. La soie bascule alors vers une forme solide et stable, exactement au moment où elle quitte l’animal.
Combien de temps un ver à soie met-il à faire son cocon ?
Environ deux à trois jours de travail quasi continu. Pendant ce temps, la chenille effectue près de 300 000 mouvements de tête en forme de « 8 » et dépose un unique fil continu qui peut approcher le kilomètre de long. C’est cette fibre ininterrompue qui rend le cocon si intéressant, car on peut ensuite le dévider presque d’une seule traite.